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Sexualité
et traumatisme crânien
Texte(s)
extrait(s) de : Un amour comme tant d'autres? Handicaps moteurs
et sexualité. Dr B. Soulier. Ed. APF 2001,Chapitre
XIV : Questions spécifiques à certains handicaps
Voir
pages principales Sexualité et Trauma crânien de moteurline
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1.
GENERALITES
Il
y a dans notre pays plus de 100 000 personnes traumatisées
crâniennes
présentant des séquelles graves (P. Gros, 1996). Plus de
la moitié proviennent dun accident de la circulation et 75 % des
blessés ont moins de vingt-neuf ans lors de laccident. La lacune
la plus cruellement ressentie est en général constituée
par des troubles de la mémoire immédiate. La personne fait une
action et ne se souvient plus quelques minutes après si elle la
fait (elle peut se doucher dix fois dans la journée). Antoine explique,
lors dune table ronde (APF, 1998) : Mon principal problème
est la mémoire. En rentrant de lhôpital, javais besoin,
pour faire ma toilette, dune feuille affichée dans ma salle de bain
avec quelques mots, se raser, uriner, se laver les dents

La personne traumatisée crânienne peut avoir une héminégligence
ou une hémiplégie. Souvent elle na plus desprit dinitiative,
ne peut plus organiser, programmer dans le temps, prendre des décisions,
choisir. Elle peut avoir des troubles de lattention, de la concentration,
du langage, ne plus savoir écrire ou lire. Une sensation caractéristique
fréquente est celle de se sentir dans un monde étrange, quelle
ne reconnaît plus, où même son corps lui paraît étrange,
comme sil ne lui appartenait pas, comme si ce nétait pas
elle qui était là. La personne éprouve un sentiment
de malaise et de bizarrerie devant un être pourtant familier et parfaitement
connu : soi-même (Y. Fradet-Vallée, 1998). Parfois, des
pertes déquilibre, des chutes ou des tremblements sont très
gênants.
Enfin, cette personne se rend compte quelle nest plus la même,
ce qui engendre une perte de confiance en soi et souvent un état dépressif
chronique ou, à linverse, la personne se surestime. Elle ne sait
plus sorienter dans le temps et dans lespace, elle se perd sans
cesse. Langoisse ou du moins lanxiété est presque
toujours présente.
Dans le domaine affectif, les troubles du comportement sont fréquents
: instabilité émotionnelle ou, à linverse, impassibilité anormale,
irritabilité avec des sautes dhumeur, inhibition ou désinhibition.Y.
Fradet-Vallée (1998) explique que la régression affective est
fréquente. Cest la tendance à avoir recours à des
modalités de fonctionnement psychique qui prédominent habituellement à des
stades antérieurs du développement, dans lenfance. Elle
se manifeste par la dépendance affective, légocentrisme,
lintolérance à la frustration, responsable de réactions
agressives envers lextérieur ou tournées contre soi-même.

2.
SEXUALITE ET CERVEAU
Les lésions cérébrales interfèrent sur les
mécanismes de libido et dinitiative comme sur le retentissement émotionnel,
le plaisir et la satisfaction sexuelle (J.-F. Mathé et al., 1996).
Les hormones sexuelles de lhomme et de la femme sont régulées
au niveau cérébral. Cest pourquoi le dosage sanguin de ces
hormones aura lieu systématiquement après un traumatisme crânien.
Les hormones interviennent bien entendu dans la sexualité mais il ne faut
pas oublier non plus les facteurs psychologiques, sociaux et affectifs. "On
sait que les eunuques peuvent avoir des érections, tout comme les enfants
prépubères et les sujets hypogonadiques. La castration ne supprime
pas obligatoirement lactivité sexuelle (P. Bondil et al., 1992).
La totalité du cerveau a pu être découpée en différentes
zones anatomiques responsables chacune, si on les stimule ou inhibe, de réactions
sexuelles bien spécifiques (hypo ou hypersexualité, motivation,
plaisir, orgasme, réflexes périnéaux, comportement relationnel
).
Mais, lors dun traumatisme crânien, il est pratiquement impossible
de faire linventaire anatomique des lésions. On sattachera
essentiellement à évaluer ce que la personne est devenue pour
entamer un processus thérapeutique avec elle. Larc réflexe
sexuel passe par la moelle sacrée, le cortex ne jouant quun rôle
inhibiteur ou facilitateur [
]. Le partenaire se retrouve devant un individu
soit hypersexuel, tyrannique, soit au contraire apathique, indifférent,
ne répondant pas à la demande. Les deux situations peuvent dailleurs
se suivre dans un intervalle de temps très court (B. Leriche et
al., 1981)
M. Perrigot (1997) explique que lhypersexualité provient de la
perte du contrôle social des conduites entrant dans le cadre du syndrome
frontal.
J. S.Kreutzler et al. (1989) signalent quon observe dans la moitié des
cas, une diminution des conduites sexuelles, de la durée des préliminaires,
de la fréquence des rapports et une réduction des capacités érectiles.

3.
RETENTISSEMENT DANS LE COUPLE
Les conjoints vivent péniblement le fait de ne plus retrouver leur partenaire
dantan. Cest comme si on lavait changé contre quelquun
dautre. Ce nest plus le(la) même. La personne
est objectivement différente, incapable de redevenir ce quelle était
et consciente de la perte de ses capacités.
Henri, traumatisé crânien depuis douze ans, raconte : Javais
un bon boulot et je dois dire que jai de la chance, je suis bien pensionné.
Cinq ans après laccident, ma femme ma dit que jétais
tellement différent de lhomme quelle avait connu, quil
faudrait quon se sépare. [
]. De temps en temps, je vois
les enfants (APF, 1998).
Ne plus être comme avant et sen rendre compte, ne plus se souvenir,
oublier tout ce qui a été fait quelques temps auparavant, se
perdre, ne plus savoir si on a fait lamour dans la journée sont
des situations angoissantes et déprimantes. Laide dun thérapeute
est décisive pour aider lindividu à ne pas sombrer et à sadapter à son
nouveau personnage.

Parfois, expliquent B. Leriche et al. (1981), il arrive que
le traumatisé crânien
oublie des parties entières de sa vie antérieure et ne se souvienne
pas de sa partenaire. Au contraire, il peut ne se rappeler que dune
personne très ancienne ayant marqué sa vie affective. Il va alors
négliger complètement le conjoint actuel et souvent ne parlera
que de sa vie antérieure. Il faudra que léquipe explique à la
famille les réactions du patient et ceci nécessite beaucoup de
compréhension pour accepter la situation. Laide dun
thérapeute est fondamentale pour le couple et souvent même pour
la famille.
Physiquement, il existe souvent des séquelles orthopédiques,
neurologiques, une hémiplégie, une limitation articulaire, qui
vont gêner physiquement et psychologiquement lacte sexuel
Psychologiquement, il existe une difficulté pour le traumatisé crânien à investir lautre, à se
penser, à senvisager avec lautre valide dans lacte
sexuel ou la vie amoureuse (M. de Jouvencel et al., 1998). Quand il est conscient
de ses séquelles psychologiques ou motrices, il aura une perte de confiance
en lui, en ses capacités, ce qui entrave la relation du couple. En général,
le(la) conjoint(e) va se retrouver désorienté(e) devant un partenaire
sans mémoire et sans désir ni initiative, qui ne va plus répondre
aux demandes sexuelles. Parfois ce sera linverse, le conjoint ne saura
quelle attitude avoir face à son conjoint hyperactif sexuellement,
sans inhibition et aux propos souvent grossiers.
Un autre problème peut se greffer dans la vie du couple : lintrusion,
souvent nécessaire, des parents de la personne traumatisée, dans
le quotidien du couple. Elle devra être gérée pour ne pas
conduire à la destruction du couple. Il y a souvent réintroduction
des parents du blessé dans la vie du couple, perte de lintimité de
ce couple [
], ce qui éloigne le conjoint dune relation de
couple vraie (M. de Jouvencel et al., 1998).
Quand le parent est traumatisé crânien, la relation entre le parent
traumatisé et ses enfants ne doit pas être rompue. Cest
un besoin nécessaire pour les deux, même sil y a divorce
des parents ou si le parent traumatisé vit désormais en institution.

4. RETENTISSEMENT SUR LA VIE SEXUELLE
La personnalité étant totalement bouleversée,
le retentissement sexuel
est indéniable mais il ne gêne pas la vie sociale en institution
: dans les établissements lensemble des règles tacites, établies
collectivement, est respecté (J.-F. Mathé, 1996).
À la phase déveil, la majorité des blessés
se comporte dans un contexte dapathie avec peu ou pas dinitiative
[
] tandis que dautres ont des comportements de désinhibition
avec activité masturbatoire, propos grossiers et conduites entreprenantes
vis-à-vis des personnes de sexe opposé. Ces conduites instinctives,
archaïques, ne laissent aucun souvenir chez des patients en période
damnésie post-traumatique (J.-F. Mathé et al.,1996).
Plus tard, la différence entre la sexualité avant et après
le traumatisme est un point à retenir (J.-F. Mathé et al.,
1996). En général (Zasler et al., 1989 ; Kreutzer et al., 1989),
il semble y avoir perte du désir, perte de lintérêt
sexuel (perte de lenvie de séduire), trouble de lorgasme,
impuissance ou éjaculation précoce chez lhomme.
Parfois, la libido est augmentée. La personne est sans inhibition (atteinte
de la zone frontale du cerveau), toujours prête à solliciter lautre
pour un acte sexuel ou, à défaut, à se masturber. Les
troubles de la mémoire sont aussi mis en jeu. La personne ne se souvient
plus si elle a eu un rapport récemment ou pas
Elle est toujours
prête à recommencer. Lexacerbation de la libido est également
signalée lors de maladie de Parkinson, dépilepsie temporale,
de tumeur frontale, de traumatisés crâniens à la phase
déveil. À noter que ces faits sont toujours pathologiques,
et que le problème de lorganicité ne se pose pas (M.
Perrigot, 1997). Le plus dur, cest labsence dinhibition
: Frédéric ne connaît plus ni frein, ni interdit. Sil
apercevait une jolie fille, il se levait pour aller lembrasser. Je le
suivais en le suppliant darrêter. Il minjuriait alors copieusement (A.-M.
Bodson, 1999).

5. QUE PEUT-ON FAIRE EN THERAPIE ?
Quil y ait augmentation ou, plus fréquemment, diminution de la
libido, une thérapie de soutien des deux partenaires, individuellement
et en couple, est indispensable pour rassembler les morceaux de vie épars,
pour retrouver une confiance en soi nécessaire pour continuer son chemin,
pour supporter dêtre mis à lécart de la société en
perdant son travail, et pour se frayer une
nouvelle place au quotidien. Le fait de verbaliser la souffrance, de mettre à plat
les problèmes, permet de se construire, d'être plus lucide par
rapport aux événements, de prendre du recul et d'entrevoir des
solutions. Pour les personnes unies, il n'est pas donné de faire tenir
le couple dans cette épreuve, tellement l'autre est "autre".
J. François et al. (1996) notent que "les femmes de traumatisés
crâniens éprouveraient comme un dégoût d'avoir un
rapport sexuel avec une personne devenue tellement différente".
La thérapie doit être axée sur le fait que l'un des conjoints
n'est plus le même et que le conjoint valide évolue facilement
dans le sens de l'amoindrissement jusqu'à la disparition de l'état
amoureux.
Les deux partenaires du couple doivent se redécouvrir, autant l'un que
l'autre, physiquement et mentalement. On les aidera à changer leurs
anciens projets, pour recommencer à construire un nouveau couple, avec
d'autres objectifs et d'autres rêves. On axera la thérapie sur
les contrats de couple, avec découverte des qualités de l'autre
que chacun doit rapporter à la séance suivante. On insistera
sur le rappel des souvenirs par la narration, par les photos, par un déplacement
sur des lieux de passé commun. On favorisera les jeux avec les enfants
(cartes, dames) et la construction d'un nouveau passé fait d'événements
heureux.
Le thérapeute aidera le couple à ne pas se faire "dévorer" par
la présence excessive des parents du blessé même si leur
aide est utile, et parfois même indispensable. Il est nécessaire
de laisser le couple vivre des moments et des journées d'intimité.
Il faudra également prendre garde à lutter contre la réaction
spontanée du traumatisé à s'installer en situation de
dépendance, et celle de son conjoint à n'exister dans le couple
qu'en terme d'aide et de protection. Parfois, cependant certains couples vont
se trouver bien et rester dans le fonctionnement fusionnel spontanément
mis en place après le traumatisme : "le ou la partenaire du traumatisé apportant
toute l'attention attendue par le blessé et celui-ci, en retour, développant
tous les efforts nécessaires pour satisfaire aux attentes de l'autre" (M.
de Jouvencel et al., 1998).

Sexuellement, la perte du désir peut s'inscrire, les premiers temps,
dans la régression normale qui devrait disparaître en un ou deux
ans. On demandera au couple de faire des exercices corporels spécifiques
pour se redécouvrir et redécouvrir le corps de l'autre, en considérant
l'homme comme atteint d'impuissance ou d'éjaculation précoce,
la femme comme ayant perdu le désir sexuel et parfois la possibilité d'orgasme.
On prendra bien en compte cette perte du désir et cet "oubli" de
son corps, dont le traumatisé ne sait plus trop à quoi il sert
et comment s'en servir.
Concernant les personnes traumatisées en excès d'activité sexuelle,
on peut s'aider d'un calendrier et, ensemble, planifier les relations sexuelles
en posant arbitrairement, par exemple, la décision de faire l'amour
pas plus d'une fois par
en fonction de divers paramètres dont
l'âge, le temps de vie commune, le désir et la logique propre à chaque
couple. Le rapport sexuel sera noté sur le calendrier et la fréquence
sera respectée. Si la demande sexuelle ne peut être canalisée,
on envisagera de faire chambre à part.
Il sera important de dépasser les déficiences physiques, en favorisant
la recherche de certaines positions, et en conseillant de s'aider de coussins
pour s'installer confortablement lors du rapport sexuel. On favorisera tout
ce qui est participation à un atelier d'art-thérapie ou à une
activité de loisir, à la fois pour améliorer les possibilités
cérébrales, mais également pour la mise en relation avec
d'autres personnes. Une bonne insertion sociale a une répercussion
positive sur la vie sexuelle et affective.
J'ai rencontré un couple dont l'homme a des séquelles de traumatisme
crânien, ils se sont rencontrés en institution. Elle est atteinte
d'infirmité motrice cérébrale (IMC). Ils ont chacun pris
l'autre tel qu'il était avec ses failles, sans chercher à le
changer. Depuis huit ans, ils vivent ensemble, en institution, dans une chambre
avec un grand lit et ils sont très amoureux. Juste un petit hic, "ce
qui m'énerve un peu en lui, c'est qu'il faut lui répéter
cinquante fois la même chose, sinon, qu'est-ce qu'il me fait rire,
il raconte toujours des blagues et il me comprend si bien !"
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